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Parution décembre 2013 :
livre de C.Touzet aux éditions la Machotte
- Editions la Machotte
- ISBN : 978-2-919411-02-3
- 166 pages
- Prix public : 22,00 € (Acheter)
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4. Le libre-arbitre est une illusion (du livre Hypnose, sommeil, placebo ?", C. Touzet, 2013)


Nous sommes le jouet d'une illusion qui est de croire que nous savons ce que nous sommes. Comme nos processus de réflexion n'ont accès qu'à nos souvenirs verbalisés (conscients), nous ne pouvons que nous baser là dessus pour établir la logique de nos comportements. Si cette logique est incapable d'expliquer les raisons qui président au choix des actions, nous pensons qu'il n'y a pas de raison et que c'est donc du libre-arbitre.

Si vous acceptez la définition que la partie non verbalisée de nos souvenirs est l'unique cause de notre libre-arbitre alors nous sommes d'accord. Ce libre-arbitre là existe ; mais rappelez-vous qu'il est la cristallisation de notre vécu, sans plus, ainsi que nous l'avons vu au chapitre précédent traitant de l'inconscient.

A-t-on le droit de publier des ouvrages tel que celui-ci, qui risque de réduire la liberté des personnes en faisant disparaître le libre-arbitre et/ou la conscience ?

Certains neuro-scientifiques pensent que nous n'avons pas le droit de faire ce type de recherches car les conséquences seraient désastreuses : le bonheur des hommes en pâtirait. Selon eux, la croyance dans le libre-arbitre responsabilise l'homme, l'aide à se dépasser. Il est vrai que les expériences de manipulation psychologique telles que celles de la soumission librement consentie1 et de l'adhésion fonctionnent à merveille. L'homme est manipulable2 – ils en sont persuadés – et la croyance dans le libre-arbitre est un garde-fou contre la dictature. A les entendre, la disparition du libre-arbitre affecterait l'homme à un tel point que nous ne pourrions plus être heureux.

Est-il éthique de faire croire au le libre-arbitre ?

Les scientifiques décrits au paragraphe précédent admettent de facto l'absence de libre-arbitre comme un fait scientifique. Pour eux, l'absence de libre-arbitre ne fait aucun doute – mais il ne faut pas en parler, et essayer de « noyer le poisson » en faisant croire que ce fait est encore à démontrer !

Pourquoi ces difficultés à accepter l'absence de libre-arbitre ?

Certains (nombreux) scientifiques se voilent la face et préféreraient que le caractère illusoire du libre-arbitre demeure inconnu. Il n'est pas anodin que des scientifiques entraînés à douter de tout et entraînés à accepter les faits prouvés, soient ici en opposition complète avec leur entraînement professionnel. Ceci découle obligatoirement d'un conflit entre leur compétence de scientifiques et leur condition d'hommes (ou de femmes) au sein de la société occidentale, à l'avantage de cette dernière. De fait, la croyance dans le libre-arbitre est ancrée en nous à un niveau tel qu'une remise en question ne se conçoit pas – même pour les personnes logiquement les plus susceptibles de l'accepter.

Si c'est impossible pour des (nombreux) scientifiques, alors que peut-on espérer du grand public ? Les changements sont très difficiles à accepter par tous, et ceci quel que soit le domaine. Les changements rendent obsolètes des circuits neuronaux existants et obligent à un nouvel apprentissage neuronal. Ceci est vécu comme une situation intermédiaire stressante, que personne n'embrasse aisément. Peut-être que le changement serait plus « acceptable » si les bénéfices liés à la nouvelle situation (absence de libre-arbitre) étaient plus évidents. Quels sont-ils ?

Quels sont les bénéfices liés à l'absence reconnue de libre-arbitre ?

Absence de libre-arbitre signifie que vous êtes prévisible, que ce qui vous plaît est prévisible, et que l'on peut donc augmenter votre niveau de bonheur d'une manière plus sûre (scientifique même !). Le constat que nous devons faire ici et maintenant, c'est que (l'illusion du) le libre-arbitre nous empêche de participer avec tous les moyens possibles à notre quête de bonheur individuel.

Conclusion

Sous couvert d'éthique (de neuro-éthique) certains censeurs voudraient nous empêcher de rechercher efficacement le bonheur – voilà qui n'est pas éthique du tout !

Qu'est-ce qui oppose altruisme et absence de libre-arbitre ?

L'objectif du combat d'arrière-garde auquel nous assistons de la part de certains zélotes et autres fanatiques vise à empêcher la propagation de l'idée d'une absence vérifiée du libre-arbitre (scientifiquement prouvée). Leur motivation : l'altruisme dont font preuve aujourd'hui les individus en pâtirait. A les entendre, c'est parce que nous nous croyons libres d'agir que nous agissons en prenant en compte le bonheur d'autrui – et nous ne ferions plus ainsi si nous nous savions « robot ». Parmi les choses qui viennent à l'esprit, nous pouvons commencer par nous demander si l'humanité dans son ensemble fait aujourd'hui preuve de tellement d’altruisme que nous risquions d'en perdre ?

Quelles tentatives pour maintenir le statu quo vis-à-vis du niveau d'altruisme actuel ?

Baumeister (et ses collègues) ont publié en 2009 les résultats d'une étude fort maladroite et faisant l'objet d'un conflit d'intérêt majeur3. Ils ont conduit trois expériences évaluant (à leur avis) les bénéfices de la croyance dans le libre-arbitre. Hélas, ce n'est pas exactement ça qu'ils ont effectivement réalisé. En fait, ce qu'ils ont testé, c'est l'impact sur le comportement altruiste de la découverte que le libre-arbitre est une illusion ; ce qui est différent de l'impact sur le comportement altruiste de croire en un libre-arbitre. Je pinaille ? Certainement pas ! Pensez-vous que mesurer votre moral lorsqu'on vous annonce un cancer soit utile pour évaluer l'impact d'une bonne santé sur votre moral ?

Même si l'on doit rejeter a priori les conclusions de cet article, toute expérience autour de la croyance dans le libre-arbitre est intéressante per se :

  1. La première expérience portait sur la découverte par les sujets que le libre-arbitre est une illusion et mesurait dans la foulée leur désir d'aider autrui.

  2. Dans une seconde expérience, les sujets faisaient la même découverte et l'on mesurait leur tendance agressive vis-à-vis d'autrui.

  3. Enfin, une dernière expérience regroupait les sujets selon leur croyance, ou non, dans le libre-arbitre, et mesurait leur comportement altruiste.

Les résultats obtenus sont pour le moins partisans4 : par exemple pour la troisième expérience, impossible de savoir quel est le pourcentage de sujets qui croit à l'absence de libre-arbitre de manière naturelle. La méthode d'évaluation proposée établit une échelle entre une croyance complète dans le libre-arbitre et son opposé. A partir de quelle position sur cette échelle, les sujets ont-ils été considérés comme des purs « déterministes » ? La lecture de l'article « scientifique » nous apprend aussi que 71% de (tous) les sujets n'ont pas manifesté de comportement altruiste dans cette expérience. Comme nous avions appris lors des deux précédentes expériences que la situation « je crois au libre-arbitre » est la situation normale, je me demande ce que l'on peut déduire, à part que l'altruisme n'est pas très répandu, ni la croyance au sein de la civilisation occidentale en l'absence de libre-arbitre !

Les résultats obtenus ne sont pas contradictoires, il se trouve seulement que l'état cognitif d'un sujet à qui l'on essaie de faire prendre conscience de quelque chose qu'il ne connaît pas, ou de quelque chose qui va à l'encontre de tout ce à quoi il croit, est perturbé. Cette perturbation empêche une analyse « habituelle » de la situation, qui se traduit par un score moindre en altruisme si c'est ce qui est demandé à cet instant. La tentative de démontrer l'intérêt social du « libre-arbitre » est donc mal faite, et s'oppose à la conclusion à laquelle aboutit la Théorie neuronale de la Cognition : plus on est égoïste et intéressé par son bonheur personnel, plus on se doit d'être altruiste pour y parvenir – conclusion surprenante, contre-intuitive, mais vraie !

Pourquoi l'absence de libre-arbitre facilite l'altruisme ?

J'ai soumis à le Fondation Templeton (cf. note de bas de page) un projet de recherche (refusé) visant à promouvoir la Théorie neuronale la Cognition au motif que cette théorie s'appuie sur l'absence de libre-arbitre pour promouvoir automatiquement l'altruisme chez chacun d'entre nous. L'altruisme est la solution que chacun (de ceux qui croient en l'absence de libre-arbitre) doit mettre en place pour se garantir le maximum de « bonheur ». En effet, nous sommes tous des mémoires ce qui signifie que celui à qui je fais du mal (à la place de lui faire du bien) s'en rappellera (il en est obligé). Cet incident influera sur son comportement dans le futur et il sera moins gentil qu'habituellement avec une autre personne. Cette autre personne mémorisera de la même manière cette interaction et sera amenée à se comporter moins gentiment que prévu avec quelqu'un d'autre, etc... Un jour ou l'autre, quelqu'un sera moins gentil que ce qu'il aurait pu l'être avec moi en réaction à ma « mauvaise » action initiale. Heureusement, c'est la même chose qui se produit dans le cas d'une bonne action : toute bonne action que je fais me sera rendue un jour ou l'autre, un jour ou l'autre quelqu'un sera plus gentil avec moi que ce qu'il aurait dû l'être.

Conclusion

Nous déduisons du paragraphe précédent que plus notre bonheur personnel nous importe (plus nous sommes égoïstes) et plus nous nous devons d'être altruistes (CQFD). Contre-intuitif certes, mais logique !

Y a t-il des « preuves » de libre-arbitre ?

Par exemple, pour le scientifique Philippe Guillemant auteur de la « théorie de la double causalité5 », le monde change et s'adapte à nos désirs (notre libre-arbitre) via un aller-retour temporel entre le présent et le futur. Dans sa théorie, le futur est multiple. Le choix parmi les multiples possibilités est réalisé en fonction du libre-arbitre de chacun exprimé aujourd'hui et maintenant. Ce libre-arbitre affecte instantanément le futur qui, en retour fournit de nouvelles opportunités dans le présent, qui, si nous les saisissons, permettront d'atteindre le futur que nous souhaitons. Pour Guillemant, le libre-arbitre appartient à une dimension supplémentaire de l'espace (5ème dimension ?) et présente une grande similarité avec la notion d'Amour.

Je retiens pour ma part que le libre-arbitre de P. Guillemant est, comme il le dit lui-même, uniquement présent à quelques moments de notre vie. Je suis d'accord avec lui sur le fait que notre futur individuel se conforme à nos désirs, mais nos opinions sur les causes divergent. Je pense que les possibilités multiples existent en permanence dans le présent et que notre cerveau ne voit que ce qu'il est préparé à voir (et donc ne les voit pas toutes). S'agissant de nouveaux désirs, ils sont associés à une attention élevée qui nous fait remarquer les opportunités disponibles conduisant à la réalisation de ces désirs.

Pour Guillemant, ces nouveaux désirs sont la preuve de l'existence du libre-arbitre, puisqu'ils sont « nouveaux » et donc non dérivables de la cristallisation de nos souvenirs.

Faux ! Je soutiens pour ma part que ces nouveaux désirs sont entièrement dérivables de notre vécu. Nous avons l'impression que rien ne permet de déduire logiquement de notre vécu ces nouveaux désirs, mais nous oublions que ce qui est accessible à notre entendement n'est qu'une petite partie de ce que notre cerveau a mémorisé. Nous tous sommes bien plus que ce que nous avons « consciemment » vécu et enregistré. Il y a des millions de choses que nous avons vécues sans en prendre conscience, mais qui ont été mémorisées elles aussi (cf. ch. 9 sur la responsabilité des médias dans nos actions). Ces éléments inconsciemment mémorisés constituent une grande partie de nos souvenirs et donc de nos comportements. Ils nous façonnent à notre insu, et lorsque suffisamment martelés ils finissent par activer une représentation verbale, nous découvrons alors – étonnés – que nous avons de « nouveaux » buts.

1Voir à ce sujet le documentaire « le Jeu de la mort » (2009) qui reprenait une expérience de Stanley Milgram (1960) où des personnes « quelconques » administrent des chocs électriques à d'autres jusqu'à mettre en péril leurs vies – simplement pour obéir aux ordres de l'animateur. Pour information, cette expérience a été reproduite dans de nombreux pays depuis 1967 et à chaque fois les résultats obtenus par Milgram ont été validés.

2Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, Presse Universitaire de Grenoble, 2002, 288 pages. ISBN : 2 7061 1044 9.

3Roy F. Baumeister, E.J. Masicampo and C. Nathan DeWall, Benefits of Feeling Free: Disbelief in Free Will Increases Aggression and Reduces Helpfulness, Pers Soc Psychol Bull, 35; 260-268, 2009.

4Pour information, cette étude a été sponsorisée par la Fondation Templeton dont l'objectif est de réconcilier Science et Religion (et dont le titre de gloire est d'octroyer un prix annuel d'un montant supérieur à celui du prix Nobel). La « Religion » a besoin que les Hommes soient dotés d'un libre-arbitre pour que la responsabilité du mal leur soit imputable.

5Philippe Guillemant, La Route du Temps – Théorie de la double causalité, Edition Temps Présent (25 février 2010), 340 pages, ISBN : 978-2351850572


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