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Parution décembre 2013 :
livre de C.Touzet aux éditions la Machotte
- Editions la Machotte
- ISBN : 978-2-919411-02-3
- 166 pages
- Prix public : 22,00 € (Acheter)
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13. L'hypnose (du livre Hypnose, sommeil, placebo ?", C. Touzet, 2013)


L'hypnose est un sujet sulfureux, en particulier du fait de l'absence de libre-arbitre évidente chez les sujets hypnotisés. En Espagne l'hypnose est d'ailleurs illégale en tant que procédure d'investigation, elle n'y est pas pratiquée à l’hôpital et n'est pas remboursée par les compagnies d'assurance-santé. Pour contourner le boycott, les pays latins ont vu apparaître une appellation alternative à l'hypnose : la sophrologie, qui emprunte à l'hypnose ses scripts d'induction – mais se contente d'états d'hypnose légers (c'est le bien-être qui est recherché). Le libre-arbitre – son absence surtout – fait fantasmer les foules. Sans libre-arbitre, nous ne sommes plus humains, juste des zombies. L'hypnotiseur apparaît disposer de ce pouvoir de transformer les individus en robots, pour pouvoir ensuite les utiliser à sa guise.

Tout le monde est-il hypnotisable ?

Une idée fausse (très répandue) affirme que le pouvoir de l'hypnotiseur se heurte à ce que le sujet hypnotisé « accepte » de faire. Il serait ainsi impossible d'obliger par hypnose quelqu'un à commettre un crime, un vol, etc. Derren Brown a démontré de manière éclatante qu'il n'y a pas de telles limites en obligeant une personne à tirer au revolver (avec des balles à blanc, ce qu'ignorait l'apprenti-assassin) sur un célèbre acteur anglais en pleine représentation publique1. L'hypnose a été – et reste sans aucun doute – un « outil » entre les mains des agences dites « gouvernementales ».

L'hypnose thérapeutique

L'hypnose est un outil qui peut aussi être utilisé à bon escient. L'hypnose thérapeutique (hypnothérapie) permet d'opérer sans anesthésie, d'aider à s'arrêter de fumer, de soigner le stress et les phobies, etc.

L'hypnose et la recherche scientifique ?

L'hypnose est un sujet débattu aussi au sein de la communauté scientifique. Des études récentes utilisant l'IRMf et l'EEG ont permis de mettre en évidence des activations différentielles entre régions cérébrales, validant ainsi la thèse d'une réalité neuronale de l'hypnose. Gruzelier2 et d'autres chercheurs suggèrent que l'hypnotiseur induit l'inhibition localisée de certaines régions frontales, ce qui expliquerait la suppression des fonctions de planification, de l'esprit critique, et de la volonté.

Quel est le support neuronal de l'esprit critique ?

Selon la TnC, le cortex représente le vécu au sein de quelques 600 cartes corticales. Cette représentation est localisationiste et distribuée – localisationiste puisque limitée à quelques foyers d'activation par carte ; distribuée car impliquant un grand nombre de cartes à chaque instant. Sans entrées extérieures, les activations des cartes sont « cohérentes » au sens ou elles constituent des attracteurs (état d'énergie minimal) au sens des mémoires associatives. Lorsque le présent est pris en compte (durant l'éveil – par opposition au sommeil) alors l'adéquation de la situation actuelle avec le vécu définit la quantité d'activations : moins il y a d'activations (d'énergie) et plus l'adéquation est grande. Inversement, plus il y a d'activations et plus la situation présente est « extraordinaire » (anormale, inconnue) vis-à-vis du vécu.

Pourquoi la verbalisation témoigne de nos activations neuronales et pas l'inverse ?

Certaines cartes corticales sont liées à des dimensions impliquant le langage, comme la carte codant pour l'orthographe des mots ou celle codant pour leur représentation phonétique, etc. Pour la TnC, la conscience se réduit à une simple verbalisation (intérieure) des attracteurs. Nous nous en rendons compte lorsque nous sommes surpris de découvrir ce que nous « pensons » en nous l'entendant dire – notamment dans des moments de forte tension. En fait, il en est toujours ainsi : nous parlons (verbalisons est le terme exact) à nous-mêmes en permanence et c'est ceci que nous avons baptisé « conscience ». Cette conscience est apprise : ce sont les parents qui associent un mot à un état interne non labellisé de l'enfant : « tu es fatigué », « tu as soif », « tu dis des bêtises »... jusqu'à que celui-ci maîtrise l'association pertinente état interne/mots.

Comment est établie la véracité d'une proposition ?

Les échanges verbaux avec notre entourage sont en permanence représentés par nos cartes (celles du « langage » et les autres). Leur validité (vérité, justesse, exactitude, etc.) avec le vécu est définie par le niveau global d'activations instantané.

Comment est gérée une proposition fausse ?

Une proposition fausse comme « il fait nuit », alors que l'on voit au même instant le soleil briller haut dans le ciel, génère une activation « double » (nuit et soleil). Ces activations conjointes n'appartiennent à aucun attracteur, l'état n'est pas stable et les activations vont évoluer jusqu'à résoudre le paradoxe. Dans le cas présent, puisque le soleil brille alors celui qui a dit « il fait nuit » se trompe, ou fait de l'humour, etc.

Comment l'hypnotiseur fait-il disparaître « l'esprit critique » ?

D'après ce que nous venons de voir, la véracité d'une proposition verbale est vérifiée par l'évolution des activations. Si l'attracteur final est différent de l'activation initiale, alors la véracité est remise en cause. A l'inverse, s'il n'y a pas convergence vers un attracteur différent (des activations initiales) alors c'est « vrai ». L'hypnotiseur en créant un état général « chaotique » (par opposition au terme « attracteur ») parvient à empêcher toute convergence. Dans ce chaos, l'inadéquation de la représentation des propositions verbales avec les autres cartes passe inaperçu, et ce qu'il nous dit « est » ce que nous pensons.

Par quel mécanisme, des mots ont-ils le pouvoir de créer l'état correspondant ?

Il faut nous rappeler que les connexions entre cartes corticales sont à double sens. Les activations des cartes hors langage activent les cartes des « mots » (ce qui permet de mettre un mot sur nos états internes, émotions, sentiments, pensées, etc.), et réciproquement les mots peuvent induire l'état interne correspondant. C'est ce second type de connexions qui est utilisé pour interpréter (rejouer en interne) ce qui nous est dit lors de n'importe quelle conversation.

Comment est-il possible que le sujet s'endorme lorsque l'hypnotiseur dit « dors ! » ?

Si le sujet s'endort sur scène, alors la question n'est plus de savoir comment l'ordre « dors » induit le sommeil (cf. paragraphe précédent), mais de savoir pourquoi la « validité » de cette proposition verbale n'a pas été évaluée. Les hypnotiseurs ont le choix entre au moins trois techniques différentes pour parvenir à induire la « transe » chez le sujet.

1. La suggestion

Cette technique semble la plus douce et a reçu le nom de « suggestion ». Il s'agit pour l’hypnotiseur de démontrer au sujet qu'il a déjà pris le contrôle, et que le sujet n'est plus qu'une marionnette. Pour cela, il a recours :

  • aux mouvements involontaires comme lorsque le sujet tient un pendule qui se met à bouger « tout seul » (cela provient de l'effet idéomoteur) ou,

  • à des ressentis proprioceptifs inconnus du sujet (fatigue du regard, des doigts).

La conclusion logique est que l'hypnotiseur sait mieux que « moi » ce qui m'arrive, et donc c'est lui qui me contrôle ! Se savoir un jouet dans les mains d'un hypnotiseur est certainement une expérience déconcertante, inconnue, propre à remettre en question énormément de choses – bref, propre à induire une coupure volontaire de la vérification de la cohérence au motif que mon contrôleur interne est pris en défaut, tandis que l'hypnotiseur est exact.

Comment les cartes corticales vérifient-elles la cohérence ?

Les cartes « sensori-motrices » codent notamment pour les variations d'attracteurs et les « actions » associées. A ce titre, elles réalisent une fonction de vérification : chaque évolution d'un attracteur au suivant doit être associée à une représentation en mémoire (action). Lorsque ce n'est pas le cas, il y a détection d'une incohérence par l'augmentation des activations. Ainsi, l'implication – à l'insu du sujet – de ses propres mouvements idéomoteurs (actions involontaires non perçues) induit une évolution des attracteurs représentants les situations successives qui n'est pas corrélée avec les activations au sein de ses cartes sensori-motrices. Un signal d'erreur est émis et traité. La réponse normale (apprise) à cette anormalité est d'éviter « consciemment » ces cartes, qui sont alors bloquées. Dès cet instant, il n'y a plus de contrôle possible de l'enchaînement des situations puisqu'il n'y a plus d'indicateurs.

« Consciemment » réfère aussi au fait qu'il s'agit de quelque chose qui est verbalisable, et donc qui implique des cartes de haut niveau d'abstraction, le langage, et des méthodes de raisonnements (acquises durant notre scolarité). L'implication ou l'évitement de certaines cartes constituent ce que l'on appelle la planification, le contrôle d'exécution ou la supervision. C'est très utile pour explorer toutes les facettes possibles d'un problème en impliquant des dimensions nouvelles (cartes) au fur et à mesure, pour apprendre à faire du vélo en respectant les consignes (avant que tout ceci soit mémorisé en « mémoire procédurale »), ou simplement se « contrôler », comme s'obliger à tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler.

2. La confusion mentale

La seconde technique fait appel à la « confusion mentale ». Il s'agit pour l'hypnotiseur de surcharger les capacités de réflexion du sujet à un point tel que tout ce que tout ce qui sera dit ensuite – dès lors que cela devient compréhensible – constitue de facto un état attracteur, et donc la réalité, la vérité. Pour cela, il suffit d'enchaîner les prépositions ouvertes, de les empiler, jusqu'à dépasser les capacités de mémorisation du sujet (« je ne sais pas si vous avez déjà noté lequel de votre pied gauche ou de votre pied droit est le premier à s'être fortement collé au sol, mais vous serez certainement rassuré de savoir qu'après quelques minutes d'efforts inutiles pour décoller vos pieds, ceux-ci vont finalement se décoller3... »).

3. La « rupture de pattern »

Cette technique appelée « rupture de pattern » permet l'induction hypnotique instantanée (très impressionnant). Le pattern doit être compris ici comme un automatisme moteur (marcher par exemple, que l'on peut faire en pensant à autre chose). Dans les faits, un mouvement très inhabituel de votre corps (l'hypnotiseur porte brusquement le dos de votre main à votre front par exemple) vient casser la routine (la marche) et suffit à perturber suffisamment votre capacité de planification pour que, pendant un bref instant, elle disparaisse. Cet instant mis à profit par l'hypnotiseur pour induire la transe, par exemple en disant « dors », qui est compris et devient le nouvel état cohérent du sujet. Après quoi, il n'y a plus qu'à faire de nouvelles suggestions.

Conclusion

L'hypnose est obtenue dès lors qu'il y a inhibition des circuits impliqués dans la planification. Ces circuits sont construits automatiquement par le simple fait que les cartes corticales constituent une hiérarchie, et que le monde est continu. Comme entre deux instants successifs, les changements sont minimes, alors la représentation continue sur les cartes garantit que la prédiction est possible (l'activité neuronale sera au même endroit ou se sera légèrement déplacée sur une colonne corticale voisine). La prédiction permet donc la vérification de l'évolution normale (conforme à ce qui a déjà été vécu). L'absence de prédiction nous laisse sans possibilité de contrôle. Tout devient « vrai ». L'inhibition du contrôle est, soit « volontaire » par la suggestion, soit involontaire par la mis en œuvre de la confusion mentale ou la rupture de pattern. Dans tous les cas, l'hypnose existe, fonctionne, et illustre bien le fonctionnement de la hiérarchie de cartes corticales qui nous constituent.

Suggestions post-hypnotiques

L'hypnose thérapeutique a pour objectif de vous permettre de réaliser certains changements désirables (et désirés) comme l'arrêt du tabagisme ou la réduction de l'émotivité lors des examens. Ceci est obtenu par la mise en place de suggestions post-hypnotiques lors de la transe. Celles-ci sont très bien mémorisées puisque le sujet est dans un excellent état réceptif. Elles ont une « durée de vie » de quelques semaines, le temps que de nouvelles (bonnes) habitudes soient prises. A défaut, il faut retourner voir son hypnothérapeute.

Ressenti de l'hypnotisé

Le ressenti du sujet pendant et après la transe est un sentiment de grande quiétude – plus d'inquiétude, pas de stress. Pourquoi ? Simplement parce que la voix de l'hypnotiseur détermine la réalité et que tout le reste (perception) est coupé. Seuls sont verbalisés les états suggérés par l'hypnotiseur – aucune incohérence, aucune prédiction non exacte – et donc le minimum d'activation corticale, ce qui signifie une mémorisation facilitée et un état que l'on qualifie de « plaisir » (cf. ch. 5).

1Derren Brown, The Experiments: The Assassin, Season 1, Episode 1, Channel 4 DVD, 2012, 190 minutes, ASIN : B0087ZLJVE

2J. Gruzelier. 2006. Altered states of consciousness and hypnosis in the twenty-first century. Contemporary Hypnosis, 22(1), pp. 1-7.

3J'ai emprunté ce script d'induction à D. Brown, très célèbre hypnotiseur anglais.


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