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Parution août 2010 :

- Editions la Machotte
- ISBN : 978-2-919411-00-9
- 156 pages
- Prix public : 21,00 € (Acheter)
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21. Quel est notre futur ? (chapitre 21 du livre Conscience, Intelligence, Libre-Arbitre ?", C. Touzet, 2010)


Disposant d'une théorie neuronale de la Cognition dont nous avons vu la puissance explicative tout au long de cet ouvrage, nous sommes en droit de nous demander en quoi celle-ci peut éclairer notre futur individuel et collectif. L'absence de libre-arbitre ne signifie nullement que notre futur individuel soit écrit. Des événements et des situations imprévisibles influent sur ce que nous sommes. Bien évidemment, ces événements sont imprévisibles seulement pour ceux – les Hommes en particulier – dont la connaissance n'embrasse pas l'ensemble des interactions de cette planète. Un accident est prévisible pour celui qui sait tout. Mais comme ce n'est pas notre cas, à notre échelle « humaine », le futur n'est pas écrit. Certains objecteront que même pour celui qui sait tout, il y a des incertitudes inévitables (principe d'incertitude d'Heisenberg) sur la position ou la vitesse des objets quantiques qui nourrissent des trajectoires chaotiques – de facto imprévisibles. Cela ne fait que confirmer notre constat : notre futur n'est pas écrit !

Le futur n'est pas écrit – mais, nous appartient-il ? En l'absence de libre-arbitre, qui ou quoi définit nos comportements ? Nous avons vu au chapitre §6 que certains neurones sur des cartes corticales de hauts niveaux d'abstraction jouent le rôle de sémaphores ou buts, et que nos comportements sont construits vis-à-vis de ces buts. Ces buts (mode, pouvoir, beauté, argent, amour, reconnaissance, partage, etc.) doivent donc être considérés comme les raisons de nos comportements : nos raisons de vivre. Ils définissent notre caractère !

Qui ou quoi a retenu certains buts pour moi, et pas d'autres buts ?

Ces buts correspondent à des activations neuronales sur des cartes de haut niveau d'abstraction. Il faut donc attendre que ces cartes s'organisent pour qu'elles puissent mémoriser des buts. Il semble que nous ne changeons pas facilement de buts au cours de notre vie. Les quelques fois dans l'Histoire où un homme (ou une femme) a changé d'objectifs de vie (durant sa vie adulte) sont considérées comme des miracles – c'est-à-dire des choses qui n'arrivent jamais. C'est le cas notamment d'un certain nombre de Saints de la religion chrétienne, à commencer par Matthieu, l'un des 12 apôtres et rédacteur du 1er évangile. Avant sa rencontre avec Jésus, il est collecteur d'impôts pour les Romains à Capharnaüm. Sa conversion provoqua l'indignation autour de lui car sa profession était décriée. C'est de toute évidence une discontinuité par rapport à la perception qu'en ont la majorité des personnes à cette époque. Pas pour Jésus cependant qui lui dit « Suis-moi » et pas pour Matthieu qui, se levant, le suivit 44.

Pourquoi nos buts personnels ne changent-ils pas avec le temps qui passe, avec l'évolution de notre société ?

Y a-t-il une période critique durant laquelle ces buts se forment et à l'issue de laquelle les choses se figent et deviennent définitives ? Si c'est le cas, alors les quelques miracles que nous connaissons doivent être considérés comme des cas pathologiques (une période critique qui a eu lieu deux fois). Il y a de nombreux exemples de périodes critiques dans le développement du cerveau.

Par exemple, l'« imprégnation » (empreinte psychologique) est la période critique durant laquelle les oisillons identifient leurs parents comme étant le premier objet mobile qu'ils voient. À leur naissance. Normalement, il s'agit du parent qui couve l'œuf. Mais Konrad Lorenz, prix Nobel de Physiologie ou Médecine en 1973 et pionnier de l'Éthologie, a démontré chez les oies cendrées 45 que si la première chose vue est un homme, alors les oies vont suivre celui-ci partout, l'imiter, et celui-ci va être l'objet des parades amoureuses. Cela se passe de la même manière si la première chose que voient les oisillons est un ballon rouge.

Chez le chaton, il existe une période critique de 12 semaines après la naissance durant laquelle le cortex visuel primaire s'organise. Si durant cette période, il n'y a que des barres verticales dans l'environnement visuel du chaton, alors ce chaton sera aveugle aux barres horizontales à l'âge adulte. Il se cognera dans un mur peint de barres horizontales, tandis qu'il verra parfaitement les barres verticales déjà vues durant sa période critique. Pire, si les paupières d'un chaton sont cousues afin qu'il ne puisse pas voir, et qu'on lui rende la vue à l'issue de la période critique, ce chat sera définitivement aveugle. Pourtant ses yeux sont fonctionnels, c'est son cortex visuel qui – n'ayant pas reçu de stimulations – s'est reconverti dans le traitement d'autres données (non visuelles).

Des périodes critiques existent donc, notamment au niveau du cortex. Si nos cartes des « buts » sont aussi sujettes à une période critique, alors ceci explique la rigidité des objectifs de vie d'un individu dans un monde pourtant en évolution. Les buts (définis durant cette période critique) autour desquels s'organisent nos comportements (pour le restant de notre vie) ont été « décidés » en l'absence d'un certain nombre d'informations que nous découvrirons plus tard. Nos comportements deviendront donc en principe de plus en plus incohérents vis-à-vis des connaissances que nous allons acquérir.

Le caractère

Pour un observateur extérieur, le fait que le comportement d'un individu ne soit pas adapté au contexte, met en évidence le « caractère » de cet individu et fait ressortir son individualité. Nous pouvons en conclure que la période critique durant laquelle se décident nos buts personnels va être la cause, au fur à et mesure que le temps passe, de plus en plus de discontinuités entre nos comportements et l'environnement. Dans ce contexte, il n'est peut-être pas souhaitable de vivre trop longtemps – car nous serons de plus en plus (trop ?) décalé par rapport à notre environnement.

Sachant que nos buts sont acquis relativement tôt – adolescence – il nous faut maintenant examiner ce qui sélectionne nos buts parmi tous les buts possibles. Les buts retenus sont ceux qui retiennent l'attention de notre entourage. Ce faisant, ils sont valorisés par rapport à d'autres buts possibles, qui eux ne retiennent pas l'attention de notre entourage. Ce qui retient l'attention de notre entourage (et de notre communauté), ce sont les choses qui, par rapport au quotidien, sortent un peu de l'ordinaire.

La société

Quelles sont les choses que la communauté reconnaît ? Cela dépend des communautés. Il y a beaucoup de sociétés humaines très différentes sur cette planète, qui se différencient justement par l'objet de leur attention. Cette diversité des cultures donne à penser que le hasard joue une part très importante dans ce qui définit au final une société 46. Le hasard propose et la sélection naturelle retient les cultures dont les buts sont efficaces – pas les plus nobles ou les plus respectueux de la Nature, ni même les plus agréables à vivre. Ces buts vont peut-être même entraîner notre perte individuelle (cf. §19) et/ou collective.

Solutions aux grands problèmes actuels

Plus les expériences s'accumulent, plus des cartes de haut niveau d'abstraction parviennent à s'organiser en extrayant des régularités de plus en plus subtiles de l'environnement. Des artefacts cognitifs comme ceux décrits au chapitre §20 seraient par définition immortels et donc capables d'extraire à terme des régularités insoupçonnées et incroyablement subtiles. Il y a un lien direct entre extraction de régularités et intelligence (cf. §11), c'est pourquoi un artefact cognitif immortel doit être capable de découvrir des solutions « géniales » aux problèmes que nous rencontrons.

Le chapitre suivant s'appuie sur les notions de continuité du monde (§2) et d'absence de libre-arbitre (§10) pour proposer des outils efficaces pour qui veut améliorer son niveau de bonheur personnel. La TnC démontre que notre bonheur personnel est augmenté par un comportement altruiste. Si cette conclusion est adoptée par chacun d'entre nous, alors le monde changera radicalement et il n'y aura plus de problèmes insurmontables. Un artefact cognitif (cf. §20) construit de main d'homme et démontrant empathie, amour, joie et peine, humour et peur, sentiments et émotions, éclairs d'intelligence et bêtise, pourrait être LA preuve dont nous avons besoin pour admettre que le cerveau humain peut être compris et qu'il obéit aux principes décrits ici.


Notes de bas de page

44. Evangile selon St Matthieu IX.0
45. Konrad Lorenz, Trois essais sur le comportement animal et humain, Editions Seuil Poche, 1970, 240 pages, ISBN : 978-2020006262.
46. C'est la thèse défendue par la « Mémétique » qui étudie la théorie de l'évolution étendue au domaine culturel.

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