Accueil

Parution août 2010 :

- Editions la Machotte
- ISBN : 978-2-919411-00-9
- 156 pages
- Prix public : 21,00 € (Acheter)
- Ressources complémentaires

Envoyez vos questions à :
Touzet (at) sciences-cognitives.org

Touzet

Mentions légales

   .   

<<< chapitre précédent

chapitre suivant >>>

15. Quelle est la différence entre un homme et une femme ? (chapitre 15 du livre Conscience, Intelligence, Libre-Arbitre ?", C. Touzet, 2010)


Il n'y a pas de différence physique mesurable entre les cerveaux des hommes et des femmes. La taille du corps calleux joignant les deux hémisphères – que l'on a longtemps cru plus épais (et donc contenant plus de fibres) chez les femmes – est identique entre les deux sexes. La taille du cerveau chez la femme est plus réduite que chez l'homme, mais dans exactement les mêmes proportions que la différence de taille et de poids du corps complet. Donc pas l'ombre d'une raison physique au niveau cérébral pour expliquer les différences de comportements que l'on observe entre l'homme et la femme.

Certains scientifiques vont d'ailleurs jusqu'à questionner l'existence de différences intrinsèques, et les travaux relatifs aux compétences scolaires leurs donnent raison : les filles sont dans les faits aussi douées que les garçons en mathématiques, en géométrie, etc. Une hypothèse crédible pour expliquer cette absence de différence met en avant le fait que ces compétences sont acquises. Disposant des mêmes enseignements (classes mixtes), les cortex des deux sexes réussissent les mêmes apprentissages.

Là où la différence est sensible, c'est au niveau des processus cognitifs eux-même, qui sont des processus plus fondamentaux sur lesquels l'apprentissage n'intervient que pour renforcer une fonctionnalité. Parmi les processus fondamentaux les plus démonstratifs d'une différence, il y a l'attention partagée (faire attention à deux choses à la fois) et la planification (organiser le futur).

Les différences dans ces deux domaines sont évidentes. D'où viennent-elles ?

Rappelons-nous que le cerveau est une mémoire des événements. Les événements sont les informations parvenues à nos capteurs sensoriels. Ces événements se caractérisent par un certain nombre de valeurs dans un certain nombre de modalités (ou dimensions). Ces modalités sont variées : ouïe, odorat, tact, vision, mais aussi vitesse, accélération, couleur, température, forme, luminance, etc. Un événement est codé par un sous-ensemble de valeurs et non pas par toutes. Par exemple, l'événement peut avoir une couleur, une forme, une vitesse (et ressembler à une Porsche rouge) et aucun goût ou température (ce qui est normal). Il y a cependant deux modalités qui sont associées à tout événement 27 : le lieu où il se produit et la date à laquelle il se produit. Notre cerveau associe donc à chaque événement mémorisé le lieu et la date. Nous en prenons conscience lorsque nous trouvons la réponse à des questions telles que : « Qu'ai-je fait hier à 15 h ? » et, « Est-ce que je suis déjà venu ici ? »

Posons l'hypothèse que l'homme et la femme ne soient pas égaux dans l'utilisation de ces deux index et voyons où cela nous conduit. Imaginons que (fig. 15.1) :

  • l'homme utilise comme élément principal le lieu,
  • la femme utilise comme élément principal la date.



Figure 15.1 – L'espace : 3 dimensions. Le temps : 1 dimension.

L'attention partagée est mise en évidence dans la « double-tâche », une expérience durant laquelle il faut réaliser deux choses en même temps. Aucune de ces deux activités ne doit pouvoir se faire automatiquement. Il faut que chacune vous oblige à « réfléchir », c'est à dire qu'elle implique les cartes corticales des plus hauts niveaux d'abstraction. En fait, il est impossible de faire deux activités impliquant les mêmes cartes corticales en même temps. Par contre, il est tout à fait possible de passer rapidement de l'une à l'autre et inversement. Si le passage est suffisamment rapide (quelques fois par seconde), alors un observateur pourra croire que nous faisons les deux choses à la fois.

Quand vous passez de la tâche A à la tâche B, vous devez mémoriser où vous en êtes dans la réalisation de la tâche A – pour repartir de ce point-là dès que vous aurez fini un petit morceau de la tâche B. Par exemple, si vous suivez répondez au téléphone (A) tout en cuisinant une nouvelle recette (B), pour avoir un discours cohérent avec votre interlocuteur il faut impérativement se rappeler de ce qu'il vous a dit, de ce que vous avez dit, de ce dont vous voulez lui parler, à chaque fois que vous vous interrompez pour avancer dans la préparation culinaire : une première fois pour un coup d'œil au livre, une seconde fois pour ouvrir le réfrigérateur, une troisième pour vous saisir de 3 œufs, une quatrième pour les œufs qui restaient à prendre, une cinquième pour trouver un fouet, une sixième fois pour casser le premier œuf, une septième fois pour jeter la coquille vide, etc. Comme nous le constatons, beaucoup d'interruptions avec nécessité de se rappeler exactement où l'on en est dans la réalisation de chaque tâche.

Même si entre le moment où nous avons quitté la tâche A et le moment où nous l'avons reprise il ne s'est écoulé qu'un instant, durant cet instant les cartes corticales de buts ont été activées par un autre but (celui de la tâche B, cf. §6). Pour pouvoir remettre en place le comportement A et qu'il soit cohérent, il faut retrouver en mémoire de travail le but A et son contexte. C'est facile si vous posez la question à la mémoire avec la date : Qu'est-ce que j'étais en train de faire il y a un instant ? Comme le temps avance toujours, il n'y a jamais deux instants partageant la même date, et donc impossible de se mélanger les pinceaux. C'est beaucoup plus risqué si vous posez comme question à votre mémoire : Qu'est-ce que je faisais à cet endroit-là ? Car, plus le temps passe et plus il y a eu de choses en cours à cet endroit-là et donc plus il y a de risques de se tromper ou de devoir réfléchir pour vérifier que ce qui émerge à la conscience est bien la bonne réponse.

Dans le contexte de la double-tâche, le tenant d'une stratégie de recherche en mémoire impliquant préférentiellement la date sera plus rapide et plus efficace (fig.15.2).


Figure 15.2 – Dans le cas d'une double-tâche (tâches A et B), l'index de mémorisation lié à l'Espace n'aide pas à retrouver l'information. Tous les souvenirs liés à la tâche A (a1, a2, etc.) sont aux même endroit que ceux liés à la tâche B (b1, b2, etc.). Ce n'est pas le cas pour l'index temporel, très efficace.

Qu'en est-il dans le cadre de la planification – autrement dit la projection dans le futur pour l'organiser ?

Si vous utilisez un index spatial, alors vous envisagez votre journée comme ceci : Le réveil sonne, je sors du lit, je passe aux toilettes, puis la salle de bain. Je repasse par la chambre pour m'habiller, puis la cuisine pour le petit déjeuner. Les bols sont dans le placard du dessous, les couverts dans le tiroir de droite. Dès que l'aiguille de la pendule est sur 45, je sors et monte dans la voiture. Je vais passer par là et là. Si c'est encombré, plutôt par là. Je devrai trouver une place de parking devant le bureau, sinon certainement dans la rue qui prend sur la droite 20 mètres après. Je monte les 62 marches de l'escalier, ouvre la porte du bureau, et je m'assois et commence à bosser. Il faudra que j'appelle la personne qui habite à Trifoullis-les-Oies et aussi mon collègue de l'agence de Chaumac. Pour le repas du midi j'irai manger à l'angle de...

Si vous utilisez un index temporel, alors vous envisagez votre journée autrement : le réveil va sonner à 7h25. Encore 4 minutes et 30 secondes couché pour profiter, puis 30 secondes pour les toilettes, 5 minutes pour la douche et il me restera 10 minutes pour le déjeuner – comme les toasts cuisent en moins de 2 minutes, ça suffira largement pour en faire deux séries. A 7h45, je démarre la voiture. J'en ai pour 20 minutes s'il n'y a pas d'embouteillage – sauf qu'aujourd'hui c'est mardi et que le mardi n'est pas un bon jour. Il faudra peut être que je passe par ailleurs, mais j'ai peur de me perdre. C'est pas grave, j'attendrai. De toute façon, hier j'ai fait 25 minutes de trop au boulot, je peux me permettre d'être en retard aujourd'hui. Il me faudra 1 minute pour monter l'escalier, ce qui me laisse au moins 3h45 de boulot jusqu'à midi avec un pause bienvenue de 10 minutes à 10h00. A partir de 9h00, faudra que j'appelle M. Dupont, il n'arrive jamais avant au bureau. Ce sera aussi le bon moment pour téléphoner à mon collègue de l'agence « je me rappelle plus où exactement » mais c'est celui qui a une voix charmeuse. A midi : restaurant. Où, je ne sais pas encore – par contre pas plus de 30 minutes...

Chacune de ces deux personnes va arriver à son travail à l'heure et faire ce qu'elle doit faire. Pourtant comme nous l'avons vu, la première est spécialiste du spatial et devrait facilement arriver à destination en suivant un plan, tandis que la seconde personne ne devrait avoir aucun mal à se rappeler des dates d'anniversaire de son conjoint et de son mariage.

L'entreprise est un lieu où (normalement) l'efficacité prime. Je ne suis donc pas surpris de constater que les patrons ont des secrétaires de direction « femme » qui gèrent leur agenda et planifient leurs RDV (rendez-vous), tandis que les patronnes ont des secrétaires de direction « homme » qui s'assurent que le timing entre les RDV tient compte des trajets nécessaires (entre autres). Les compétences des uns prenant en charge les difficultés des autres.

Le couple est également un lieu où index temporel et index spatial peuvent se compléter où s'opposer. Organiser sa vie selon les endroits où l'on doit passer génère de facto des situations incompréhensibles pour celui qui s'organise selon un timing précis (et réciproquement).

Mais les différences vont beaucoup plus loin. La manière dont nous nous représentons le Monde dépend la façon dont nous avons accès à nos souvenirs :

  • Pour un spécialiste du spatial, c'est-à-dire des trajectoires et des lieux, le monde et ses éléments apparaissent principalement d'après leurs positions relatives et leurs relations de voisinage. Si ces éléments sont des concepts, alors les relations de voisinage entre éléments sont ce que nous nommons « la Logique ». De plus, si le lieu le change pas, alors la situation ou l'humeur ne change pas. S'il a dit une fois « je t'aime » dans cette maison, cela reste valable jusqu'à nouvel ordre (et vous ne l'entendrez plus). Si vous avez dit un jour « je me sens bien ici », il sera rassuré pour le restant de ses jours et vous l'ennuierez en lui demandant chaque jour comment il va.

  • Pour une spécialiste du temps, c'est-à-dire capable de considérer chaque instant comme unique, alors le présent n'a pas de rapport avec le passé. Chaque instant est nouveau. Il est donc normal de se demander souvent si l'autre vous aime encore, et de se plaindre qu'il ne vous le dise pas assez souvent. De la même manière, l'humeur est une chose variable – puisque dépendante du temps qui passe et non pas du lieu. Il est donc raisonnable de faire attention à l'humeur d'autrui, de s'en inquiéter, et de prendre soin d'informer les autres de son état d'esprit avec (par exemple) un code vestimentaire, et de se plaindre du manque d'intérêt de l'autre.


Notes de bas de page

27. Charles R. Gallistel, The Organization of Learning, MIT Press, 1993, 662 pages, ISBN : 978-0-262-57098

<<< chapitre précédent

chapitre suivant >>>