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Parution août 2010 :

- Editions la Machotte
- ISBN : 978-2-919411-00-9
- 156 pages
- Prix public : 21,00 € (Acheter)
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10. Où a disparu le libre-arbitre ? (chapitre 10 du livre Conscience, Intelligence, Libre-Arbitre ?", C. Touzet, 2010)


Parvenu à ce chapitre, vous êtes convaincu que les comportements sont pilotés par des neurones, et que l'excitation de ces neurones dépend des entrées qu'ils reçoivent à travers les connexions qui les alimentent. Vous savez aussi que les connexions reliant deux neurones peuvent être peu nombreuses ou très nombreuses, excitatrices ou inhibitrices. Vous admettez de facto que l'excitation des neurones dépend du schéma de câblage qui les relie les uns aux autres et de la situation vécue actuelle telle qu'elle est perçue par les capteurs (qui sont les entrées du cerveau).

Faisons une expérience fictive et imaginons que vous disposez du :

  1. schéma de câblage de votre cerveau complet où chaque connexion entre deux neurones est décrite avec sa force et son signe (+ ou -), et que l'on vous donne aussi :
  2. l'état d'activation électrique de votre cerveau maintenant (quels neurones sont excités, quels neurones sont hyperpolarisés, lesquels sont au repos), et
  3. l'excitation neuronale correspondant à la perception de la situation dans laquelle vous allez vous trouver dans une seconde.

Avec ces trois informations, vous êtes capable de savoir exactement quels neurones seront finalement actifs après traitement de la future (dans une seconde) situation. Vous savez donc ce que vous aller faire, dire, penser. Si vous savez cela à l'avance – une seconde avant – c'est que vos « décisions » dépendent uniquement du câblage, et de l'état d'activation résultant de la situation vécue. Je n'y vois aucun libre-arbitre et donc le libre-arbitre n’existe pas !

A chaque instant, les connexions entre les neurones actifs se modifient d'après la règle d'apprentissage proposée par D. Hebb. Grâce au schéma de câblage, il est facile de savoir quels vont être les neurones actifs et quelles connexions vont être mises à jour et de combien – pour peu que l'on sache exactement qu'elle est la situation perçue. Si nous sommes capables de connaître à l'avance les modifications à venir du schéma de connexions d'un cerveau, et que ces modifications dépendent uniquement de la situation vécue, alors nous disposons d'un schéma de câblage mis à jour pour la situation suivante, et la suivante de la suivante et ainsi de suite. Ceci peut être répété à l'infini.

Si l'on admet que le fœtus à la naissance ne sait pas grand chose (schéma de câblage vierge), alors la connaissance de la première situation vécue par celui-ci détermine la modification du schéma, lequel détermine le traitement de la deuxième situation vécue, qui modifie à nouveau le schéma de câblage, etc. En résumé, si nous connaissions exactement toutes les situations vécues par quelqu'un, alors nous pourrions disposer d'une copie exacte de son schéma de câblage neuronal à chaque instant de sa vie, et donc nous saurions à l'avance comment il va réagir. Cette personne n'aurait pas de libre-arbitre au sens où nous l'entendons. Cette personne, c'est vous – et moi aussi ! Nous sommes une cristallisation de nos expériences vécues. Ces expériences nous étant fournies par notre environnement, nous sommes donc la cristallisation de notre environnement.

Notre cerveau n’est qu’une mémoire. Il se souvient de tout ce qu’il a rencontré et seulement de ça. Nous sommes donc quelque part une mémoire ambulante de ce qui s’est passé. Et nous perpétuons ce passé car que peut faire d’autre une mémoire ? Nous agissons donc sur notre environnement quotidien en référence avec ce passé.

Comment une mémoire – même ambulante – peut-elle inventer et découvrir des choses nouvelles, faire preuve d'intelligence ? C'est ce que nous verrons dans le prochain chapitre « L'intelligence existe-t-elle ? ».

Je sais, parce que vous n'êtes pas la première personne à qui je présente ces conclusions, que l'absence de libre-arbitre choque. Pourtant, ce constat peut être l'occasion de gagner en Zénitude. Par exemple, les gens qui font des bêtises et qui ce faisant nous énervent (notamment sur la route), ces personnes n'ont pas de libre-arbitre. Elles ne l'ont donc pas fait exprès. C'est l'environnement dans lequel elles vivent qui les conditionne. Elles sont le jouet de cet environnement, un peu comme une feuille peut être emportée par le vent ou une pomme subir l'attraction de la Gravitation. En voulez-vous à une pomme de tomber d'un arbre – même sur votre tête éventuellement ? Ce serait ridicule – comme il est ridicule de prendre pour soi le comportement d'autrui.

En fait, la plupart d'entre nous sommes prêts à accepter l'idée que notre comportement dépend uniquement de notre passé – mais nous n'acceptons pas l'absence de libre-arbitre ! Lorsque nous réfléchissons avant de prendre une décision, c'est la preuve flagrante de notre libre-arbitre (même si nous sommes d'accord pour dire que le résultat de notre réflexion est prévisible pour celui qui dispose de notre schéma de câblage).

Je propose donc de modifier la définition de libre-arbitre pour la rendre dépendante du temps de réflexion. Un individu fait preuve de libre-arbitre lorsque la décision qu'il prend nécessite un délai tel que obligatoirement des cartes de haut niveau d'abstraction, comme celles liées à la verbalisation, sont impliquées (cf. §9).

L'implication des cartes de haut niveau d'abstraction signifie que la décision de l'individu peut être différente de la décision standard. La « décision standard » est la décision prise par une majorité d'individus placés devant le même choix. Sans cette implication des cartes de haut niveau – et donc des souvenirs personnels construisant les concepts par exemple – l'individu ne pourrait se démarquer de la décision standard. En d'autres termes, la décision standard découle d'un vécu commun partagé par une majorité, tandis que le libre-arbitre est associé à un vécu personnel.

Le libre-arbitre dépend du niveau de connaissance dont dispose l'observateur (qui peut être nous-même) sur notre vécu. C'est parce que cette connaissance n'est pas complète que nous faisons appel à la notion de libre-arbitre. Le libre-arbitre en tant que tel n'existe pas ! C'est juste le témoin d'une méconnaissance.

Qu'y a-t-il après le libre-arbitre ? La capacité à mieux se comprendre et donc d'optimiser notre quête de bonheur personnel (cf. §22).


Notes de bas de page

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